Musique et IA : quelle place restera-t-il aux artistes ?
Des chansons produites en quelques instants, des catalogues alimentés à grande échelle et des auditeurs qui peinent à distinguer l’origine des morceaux : l’intelligence artificielle bouscule l’industrie musicale. Dans un entretien avec Renaud Dékode, Céline Magnano aborde les conséquences de cette transformation pour les créateurs, leur rémunération et leur relation avec le public.
L’IA musicale soulève une question qui dépasse la performance technique. Produire une chanson convaincante est une chose. Construire une carrière, défendre une démarche artistique et vivre de sa musique en sont d’autres.
C’est autour de ces enjeux que s’organise la conversation avec Céline Magnano, présentée comme directrice artistique, productrice et auteure-compositrice-interprète. L’entretien aborde notamment le streaming, les droits des créateurs, la fraude aux écoutes et la frontière entre assistance à la création et production entièrement automatisée.
Une arrivée massive de morceaux générés par IA
Selon les chiffres publiés par Deezer en octobre 2026, la plateforme reçoit près de 90 000 titres entièrement générés par IA chaque jour. Lors des journées de pointe, ces contenus représentent plus de la moitié des nouvelles livraisons. Il s’agit toutefois des morceaux ajoutés à la plateforme, et non de la moitié de son catalogue ou de ses écoutes.
Cette distinction change la lecture du phénomène. Une production abondante ne signifie pas automatiquement que le public la recherche. Elle pose néanmoins une question de visibilité : comment permettre aux auditeurs de découvrir des artistes dans un environnement où l’offre peut être multipliée à très grande vitesse ?
Pour un musicien indépendant, la concurrence ne concerne donc pas seulement la qualité d’une chanson. Elle touche aussi la capacité à attirer l’attention et à créer une relation durable avec ses auditeurs.
Peut-on encore reconnaître une chanson générée par IA ?
Une étude commandée par Deezer à Ipsos, menée auprès de 9 000 adultes dans huit pays, dont le Canada, apporte un éclairage intéressant. Lors d’un test portant sur trois morceaux, deux générés par IA et un créé par des humains, 97 % des participants n’ont pas correctement identifié l’ensemble des titres.
Ce résultat ne signifie pas que toute musique artificielle est indiscernable de toute création humaine. Il montre plutôt les limites de l’identification à l’oreille dans les conditions de cette expérience.
La transparence devient alors essentielle. Dans la même enquête, 80 % des répondants souhaitent que les morceaux entièrement générés par IA soient clairement signalés. L’enjeu est de permettre un choix éclairé, sans présumer que tous les auditeurs auront les mêmes préférences.
La fraude aux écoutes, un problème distinct de la création
L’entretien s’intéresse aussi aux modèles économiques de la musique automatisée. Il faut ici distinguer deux pratiques : créer un morceau avec une IA et manipuler artificiellement ses écoutes pour obtenir des revenus.
Deezer indique qu’en 2025, jusqu’à 85 % des écoutes associées aux titres entièrement générés par IA avaient été identifiées comme frauduleuses sur sa plateforme. Ce pourcentage ne concerne ni l’ensemble des écoutes musicales ni tous les utilisateurs d’outils de génération. L’entreprise précise qu’elle exclut les écoutes frauduleuses du calcul des rémunérations.
Le problème n’est donc pas uniquement la présence de chansons synthétiques. Il concerne aussi les mécanismes capables de transformer une production massive en activité frauduleuse, au détriment de la confiance dans les plateformes.
Assister un artiste ou automatiser toute la production ?
Utiliser un outil pour explorer une idée, préparer une maquette ou travailler un arrangement ne correspond pas nécessairement à générer automatiquement un titre complet.
Cette distinction est importante pour éviter de réduire le débat à une opposition entre artistes et technologie. La question porte aussi sur la contribution humaine : qui écrit, interprète, sélectionne, transforme et assume les choix artistiques ?
Deezer distingue d’ailleurs les contenus entièrement générés des créations comportant une assistance limitée de l’IA. La plateforme a annoncé en octobre un réglage, prévu avant la fin de 2026, permettant d’exclure les contenus entièrement générés des résultats de recherche.
La valeur d’un artiste dépasse son fichier audio
La description de l’entretien annonce également une réflexion sur les accords entre l’industrie musicale et les générateurs, ainsi que sur l’utilisation des œuvres pour entraîner les modèles. Ces sujets ramènent à des questions fondamentales : le consentement des créateurs, la transparence des usages et la répartition des revenus.
Mais la musique ne se limite pas à un enregistrement. Un concert, une interprétation, une histoire personnelle ou une communauté peuvent donner à une chanson une valeur qui dépasse ses caractéristiques sonores.
Cela ne protège pas automatiquement les artistes contre les difficultés économiques. Cela rappelle toutefois que leur avenir dépendra autant des règles de diffusion et de rémunération que des progrès des générateurs.
La question n’est plus seulement de savoir si une IA peut produire de la musique. Elle est aussi de décider comment préserver la place et les moyens d’existence de celles et ceux qui en font leur métier.


